Petites phrases

Sur cette page, je vais régulièrement décrire des situations ordinaires vues et entendues dans mon environnement, avec les mots dits par les adultes, et je vais ensuite essayer de les traduire sous l'angle de la perception de l'enfant. Un enfant vit dans l'instantané de l'émotion. Il ressent son environnement et ne sait pas d'emblée y mettre du sens, en tout cas le sens que nous adultes mettons dans la situation qu'il est en train de vivre. Il est dans l'incapacité d'y mettre un sens juste et néanmoins il va y mettre du sens, son sens. Parce que c'est obligatoire pour nous humains de mettre du sens, sinon nous devenons fous. Et malheureusement, nous ne nous privons pas de dire des mots, beaucoup de mots, tellement de mots, et suivant leur intensité, leur tonalité et la sensibilité de l'enfant, cela va construire chez l'enfant des croyances, des limitations, des conditionnements et des émotions telles que par exemple l'humiliation, la soumission à la domination, la vexation. C'est de la violence ordinaire. Des maux vont naître de ces mots.

Mon intention est de vous faire sentir ce que l'enfant ressent à ce moment précis.

Jusqu'à l'âge de trois ans environ, l'enfant est un champ de neige immaculée sur lequel viendront s'inscrire toutes les empreintes de son environnement. Il vient au monde avec un tempérament qui lui est propre, unique (sa sensibilité à la punition et à la récompense, à la douleur, sa soif de découverte, sa capacité à persévérer, par exemple) et ce tempérament singulier sera son bagage pour s'ajuster au parcours qui l'attend pour se développer.

Attention, ces situations n'ont pas vocation à représenter de manière exhaustive les expériences humaines, chacune étant singulière. Il n'est pas question non plus ici de faire une analyse psychanalytique appronfondie ni de culpabiliser les parents.


 

La course après le bus

Une jeune maman court après le bus pour le rattraper. Ces deux garçons d'environ 7 et 5 ans essaient de la suivre et elle pousse la poussette du plus jeune. Après quelques mètres, le petit de 5 ans peine à la course et se met à pleurer, paniqué.

Je vous propose de fermer les yeux : vous êtes cet enfant de 5 ans qui essaie de suivre sa mère. Que ressentez-vous ? Quelle émotion ?

L'émotion forte qui arrive là est sans doute la peur d'être abandonné(e). C'est horrible ! Maman va m'abandonner !

Maintenant, imaginons comment cette petite scène de la vie courante peut continuer. Heureusement pour cet enfant-là , sa mère s'est arrêtée et l'a pris dans ses bras pour le consoler. Une autre mère aurait dit peut-être "que tu es bête !" ou bien "oh ! arrête de pleurer pour rien !". Quel sens l'enfant met-il sur de telles phrases par rapport à son émotion ? Quelle croyance s'inscrit en lui ?

Prête tes jouets !

Qui n'a pas entendu cette petite phrase "prête tes jouets !", dite sur un ton plus ou moins autoritaire ? Et dite souvent déjà à un âge où l'enfant se croit encore dans la toute puissance (pour en savoir plus). Dite de cette façon, cette petite phrase est du dressage, non de l'éducation. Cette scène concerne essentiellement le premier né, les enfants qui suivent ne sont pas confrontés de la même façon au partage, ce qui veut dire avant tout à l'expérience du partage de la mère.

L'enfant à ce stade ne sait pas encore que pour recevoir, il faut donner, que la parole est un outil pour exprimer notamment des demandes. Il construit son identité, ce qui est "moi" et ce qui est "non moi". Ce jouet fait partie de "moi".

Dans le détail, que ce passe-t-il dans le ressenti ?

Je vous propose de fermer les yeux : vous êtes cet enfant à qui son père ou sa mère ordonne de prêter son jouet. Vous ne savez pas encore précisément qu'il y a des codes relationnels et de bonne conduite dans la société. Rappelez-vous, l'émotion pure. Cet autre enfant veut mon jouet ! C'est mon jouet et je ne veux pas le lui prêter, ne sachant pas s'il va me le rendre. Ce jouet c'est moi. C'est non !

La phrase dite par l'adulte a toute son importance :

1° Prête ton jouet ! (les nuances du ton n'auront bien sûr pas le même impact) : l'enfant est prêt à tout pour conserver l'amour de son parent. Traduire : si je ne fais pas ce que maman (ou papa) me demande, maman (ou papa) ne va plus m'aimer. Il s'exécute à contre coeur. Cette expérience va s'inscrire en lui sans qu'il ait pu y mettre véritablement du sens. 

2° L'adulte peut inviter l'autre enfant à exprimer son souhait de jouer avec ce jouet. Il y a double apprentissage : pour l'un c'est l'expression d'une demande, pour l'autre c'est l'assimilation que cette demande ne vient pas d'un dictat moral ressenti comme incompréhensible mais du besoin d'un petit humain comme lui. Il pourra s'identifier à cet autre car lui aussi souhaite jouer avec les jouets des autres.

Le méchant monsieur

J'étais hier dans une aire de jeux pour enfants avec ma petite fille. Nous nous étions installées dans une petite maison en bois garnie d'une table et de deux bancs scellés. Une petite fille d'environ trois ans s'approche et avait visiblement envie de se joindre à nous pour jouer. J'engage la conversation dans le jeu. Elle me demande si je peux lui laisser ma place sur le banc et s'installe donc avec nous. Après quelques minutes, la mère l'interpelle à plusieurs mètres de là et lui dit de venir pour partir du lieu. La petite fille n'a pas l'air d'en avoir envie et la mère insiste. Comme la petite fille ne bouge toujours pas, la mère lui dit "viens sinon le méchant monsieur va venir ! je t'ai déjà dit qu'il ne faut pas rester toute seule".

Le méchant monsieur : que signifie ceci pour une enfant de trois ans ?

Un monstre à trois têtes avec un nez crochu et des dents longues ?? Ou peut-être autre chose... qui sait. Le méchant monsieur est-il un ou y en a-t-il beaucoup ?

En tout cas il ne s'agit pas clairement d'un violeur ou autre sadique mal intentionné.

Ce terme est très paradoxal car le méchant monsieur en question ne se présente jamais en tant que tel mais plutôt en gentil monsieur lorsqu'il approche un(e) enfant.

Quelle interprétation de la situation va faire l'enfant, quelle croyance va s'inscrire en elle (lui) ?

Que le monde est dangereux ? Que les hommes sont méchants ? Certes, le monde présente des dangers mais pas que. Chaque âge de l'enfance nécessite un accompagnement vers l'ouverture des possibles de l'exploration. Ce n'est pas en projetant nos propres peurs sur l'enfant que l'on facilite cet accompagnement. Dans cet exemple, la mère et le père s'il avait été là, sont les garants du cadre de sécurité de leur enfant et de leur emploi du temps.

C'est leur responsabilité. Ce sont eux qui décident quand il faut partir et non l'enfant, sans avoir à le justifier, simplement parce que ce sont eux qui décident de leur organisation et non l'enfant (surtout à trois ans !).

L'enfant a le droit de ne pas être d'accord et de l'exprimer. L'adulte bienveillant entend ce désaccord et l'accueille, tout simplement, sans critiquer, sans juger et sans projeter des peurs.

Par ailleurs, une petite fille de trois ans ne "décide" pas de rester toute seule. Ce sont ses parents qui font en sorte de ne pas la laisser toute seule. 

 

Qui n'a pas dit ou entendu cette petite phrase lancée à un enfant refusant de quitter la situation dont il était en train de jouir pleinement ?

Il n'y a pas de pire menace proférée à l'égard d'un enfant : je te laisse !

C'est une menace d'abandon dont on ne mesure pas l'intensité.

A l'instant où il l'entend, il doit faire un choix dans un non-choix : d'un côté son besoin de vivre une situation qui lui apporte du bonheur, qui est aussi une expression de son désir, de l'autre son besoin de sécurité absolu en rejoignant son père ou sa mère, cette situation étant pour ces derniers l'expression d'un désir . Il se situe à cet instant précis dans un même besoin sous deux formes différentes : le vivant par l'exploration de l'environnement et le vivant (la non-mort) par la protection et la sécurité.

Pour le jeune enfant, l'attachement au(x) parent(s) est une question de vie ou de mort. Sans adulte, il est incapable de subvenir à ses besoins primaires. Il n'est donc même pas envisageable qu'il réponde à ce parent : "et bien laisse-moi !".

Les plus téméraires oseront résister encore un temps à l'injonction, les plus frileux rejoindront très vite l'adulte.

Du point de vue de l'adulte, il s'agit d'obéir, mais d'obéir à quoi ? pourquoi ? à quel cadre ? S'est-il posé clairement la question ? Quel est le sens donné à cette demande d'obéissance ? Pourquoi cet adulte a-t-il besoin d'une telle phrase (qui lui donne du pouvoir sur cet autre qu'est l'enfant) pour être entendu ? 

Obéir pour obéir, c'est du dressage, pas de l'éducation.

Obéir parce que l'adulte est le gardien du temps et de l'organisation, c'est quelque chose qui peut être dit à l'enfant avec des mots simples, sans menace, avec fermeté si nécessaire, et bien sûr, il n'est pas obligé d'être d'accord. Toutefois, il fera l'apprentissage que la vie c'est aussi le respect d'un cadre et que ce cadre lui apporte de la sécurité.

 

 

Celle-là est particulièrement réflexive dans son utilisation à tout bout de champ et anti-développementale. La peur ressentie par l'adulte s'exprime de manière réflexe et non ajustée à la réalité de la situation. Du point de vue de l'enfant, cela peut, suivant sa sensibilité, s'inscrire d'emblée comme le fait qu'il y a un danger, certes, mais surtout que l'adulte n'a pas confiance en sa capacité à surmonter ce risque. C'est comme si s'était écrit d'avance.  Evidemment, un enfant est dans l'incapacité d'évaluer le risque et peut donc se blesser gravement. L'expérience doit être accompagnée voire interdite. Cela peut paraître évident à nombre d'entre nous, pourtant j'entends encore fréquemment cette phrase alors que la situation ne présente pas de danger particulier. Pour aller plus loin, c'est parce que l'enfant aura de lui-même fait une expérience qui peut-être se terminera un peu mal (encore une fois, il ne s'agit pas de franchir la ligne rouge de la gravité !) qu'il fera l'apprentissage de ses limites et qu'il prendra confiance en lui. Cette petite phrase, dite souvent et à un âge où tout est à découvrir, va impacter le ressenti du futur adulte lorsqu'il s'agira de faire des expériences inconnues.

Je vous propose de fermer les yeux et de ressentir la différence entre ces deux phrases :

- tu vas tomber !

- vas-y, essaye, je suis là pour t'aider si tu en as besoin

 

 

Pour taquiner le très jeune enfant, nous le menaçons souvent de ne plus l'aimer s'il ne nous dit pas bonjour ou au revoir, avec le bisou traditionnel.

D'une manière générale, nous employons ce "j't'aime plus" dès que l'enfant ne répond pas à nos attentes : ranger ses jouets, manger ce qu'il y a dans son assiette, dire merci, venir lorsque nous l'appelons, etc, la liste est longue !

Cette petite phrase conditionne l'enfant à "l'amour conditionnel" justement, c'est à dire à "je t'aime si...".

Les conséquences sont désastreuses pour cet enfant et l'adulte en devenir. Cet adulte s'obligera inconsciemment à faire et à dire ce qui ne lui convient pas, juste par peur de ne pas être aimé. Ce sera tellement inscrit à l'intérieur (introjecté) que cet adulte ne s'en apercevra pas. Pourtant c'est là. Et on dira de cette personne "il (elle) est gentil(le)".

En tant qu'humain, notre besoin d'amour est immense. Combien d'entre nous se sentent réellement, profondément et sincèrement aimés dans la relation avec autrui. C'est à dire accueillis juste parce que c'est lui ou elle et que lui ou elle existe, dans sa singularité.

Tel le bébé qui arrive au monde. Il n'a rien à prouver. Il est, c'est tout. On ne lui demande pas d'être bon en math ou de ranger sa chambre parfaitement. Cela s'appelle l'amour inconditonnel.

Fermez les yeux, ressentez : je suis en relation avec une personne. De manière diffuse ou plus prononcée, il y a cette part de moi qui ressent quelque chose de l'ordre de "est-ce que je suis assez", "est-ce que je fais assez", "est-ce que l'autre m'apprécie en cet instant". Un vague malaise...

Je vous renvoie à la conférence (ou au livre) de Thomas d'Ansembourg "Cessez d'être gentil, soyez vrai" : https://www.youtube.com/watch?v=oZWOYtVHpkY

 

 

C'est l'histoire vraie d'un petit garçon qui, subitement, a été pris de crises d'angoisse et qui n'arrivait plus à s'endormir sereinement les soirs. Après avoir testé plusieurs méthodes, des plus douces aux plus fermes, et sans succès, les parents ont décidé de consulter un psychologue.

Quelle ne fut pas leur surprise de découvrir qu'en fait, ce petit garçon a eu peur d'être chassé (tué) comme les lapins que chasse son père et ceci, depuis que son père avait pris l'habitude de l'appeler "mon lapin".

Une belle petite histoire qui finit bien et qui attire notre attention sur la façon dont nous nommons nos enfants.

Nous n'avons pas suffisamment conscience de l'impact des mots que nous employons.  Dans la bouche d'un adulte, c'est perçu comme gentil (par exemple "la merdeuse" c'est gentil...), voire flatteur (par exemple "ma princesse"), sous réserve que l'enfant connaisse la signification du mot (en général les petites filles savent très tôt ce qu'est une princesse). Ce n'est que lorsque l'enfant comprend le vrai sens du mot qu'il est susceptible d'en éprouver un ressenti.

Il n'est pas question ici de culpabiliser les parents et de contrôler tout ce qui est dit. Simplement avoir conscience des mots que nous choisissons et qui imprègnent le quotidien de l'enfant.

C'est l'histoire d'un petit garçon qui a la peau très sensible, particulièrement à la laine. Cela se passe il y a plus de cinquante ans, à une époque où les tissus synthétiques n'existaient pas encore vraiment et où certains vêtements en laine n'étaient pas tous d'une extrême douceur.

Quand certains de ses vêtements lui grattaient la peau, il disait à sa maman "maman... mon pantalon, il pique..." et sa maman lui répondait "mais non ! il pique pas ton pantalon". Comme cela s'est répété, le petit garçon a fini par supporter cela, en tout cas en n'exprimant plus ce malaise.

Pour autant, intérieurement, c'était très difficile pour lui, voire insupportable, il en pleurait.

Comment cela s'est-il passé dans la tête de ce petit garçon ?

D'une part, il s'est imposé de ne plus ressentir physiquement cette sensation, et d'autre part, il s'est dit "ce n'est pas la peine que j'exprime ça, je ne suis pas entendu".

Autrement dit et plus en profondeur : j'ai un besoin qui n'est pas satisfait et maman ne reconnaît pas mon besoin quand je l'exprime, donc je me coupe de mon besoin. Je n'exprime plus mon besoin.

Cerise sur le gâteau, il garde un souvenir cuisant d'un pantalon qu'il avait dû porter à l'occasion d'une fête de famille, lors de laquelle une tante s'était moqué de lui parce qu'il se plaignait. Là, il s'est senti humilié et pour un petit garçon, c'est très douloureux d'être humilié.

Cette négation du ressenti de l'enfant, combien d'entre nous, en tant que parent, ne l'avons pas exprimée ? "Mais non tu t'es pas fait mal !" ; "mais non ça sent pas mauvais !" ; "mais non c'est pas moche !" ; "mais non il fait pas froid (ou il fait pas chaud) !" ou bien "mets ta veste il fait   froid !".

Les petites phrases à venir :

- mon gros, ma grosse

 

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